Impact de l’IA
Internet tel que nous le connaissons sera bientôt de l’histoire ancienne
L’intelligence artificielle supplante les recherches habituelles. Les éditeurs web craignent une perte de trafic notable et se sentent en danger.
Matthias Schüssler,Emmanuelle Stevan
Les gros titres sont plus que sinistres: «L’IA dévore le web», écrit «Axios». «La recherche sur le web telle que nous la connaissons est en train de disparaître», affirme «Wired». «Les éditeurs web doivent se préparer à un bain de sang», ironise le «Washington Post».
Les pronostics sombres des portails d’information et des blogs spécialisés se multiplient concernant la recherche sur le web. Google complète ses résultats avec l’«AI Overview». Il s’agit d’une section de la liste des résultats de recherche dans laquelle l’IA maison, Gemini, fournit une information directe sur les termes de recherche. À première vue, il s’agit d’une chose pratique et inoffensive.
«AI Overview» supplante les résultats de recherche classiques.
En y regardant de plus près, il y a plusieurs raisons solides à ce naufrage. L’IA semble en effet donner raison aux critiques, lesquelles insinuent que Google est en train de passer du statut de diffuseur de connaissances à celui de contrôleur, régnant sur le flux d’informations. Voici pourquoi:
Google a la volonté d’orienter les flux des visites sur le web
Google détient environ 80% des parts de marché et décide de ce qui est trouvé et de ce qui ne l’est pas. Même de petites modifications apportées au moteur de recherche ont de grandes répercussions sur le nombre de visites sur un site.
Wikipédia en a fait les frais ces dernières années. Pour certaines recherches, Google affiche, dans ce que l’on appelle les «Knowledge Panels», des connaissances de Wikipédia relatives à la requête dans la page des résultats. La société d’analyse Similar web a estimé en 2015 que cela avait coûté à l’encyclopédie en ligne un demi-milliard de clics en l’espace de six mois. Le fondateur de Wikipédia, Jimmy Wales, avait alors critiqué les rapports alarmistes, tout en reconnaissant que Wikipédia rencontrerait «un problème à long terme avec un trafic Google en baisse».
Google veut éviter les clicks externes
Depuis des années, on constate que le groupe préfère satisfaire lui-même la soif de connaissances des utilisateurs et utilisatrices plutôt que de les rediriger vers des sites tiers. Pour ce faire, il drape toujours plus d’informations autour des résultats de recherche proprement dits. Outre les «Knowledge Panels» mentionnés, Google fournit des renseignements sur la météo, les transports, le cours de la Bourse, des recettes, des films ou de la musique. Avec ses propres services, notamment Flights et Hotels, il est en concurrence avec des services comme Expedia ou Booking.com.
Les mots-clés relatifs à l’actualité et aux résultats sportifs permettent d’afficher les gros titres correspondants. Celui ou celle qui veut voir le score final d’un match de hockey n’a pas besoin de cliquer sur le site d’informations. La tendance est donc au «Zero Click Search Rate» croissant. Ce chiffre fait référence aux requêtes sur les moteurs de recherche qui se terminent sans aucun clic sur les résultats, sans avoir besoin de visiter un site externe. L’importance de ce taux varie fortement. Selon les études, il se situe entre 50 et 75%.
Avec «AI Overview», la recherche Google se transforme massivement
La nouvelle fonction d’IA n’est activée que depuis quelques jours pour les consommateurs et consommatrices américains du moteur de recherche. Lors de notre test, par VPN via un serveur américain, l’IA n’est pas intervenue dans toutes les requêtes, loin de là. Elle semble surtout se concentrer sur les questions quotidiennes, pouvant donner des recommandations pour une alimentation saine, les débutants en yoga ou les astrophotographes en herbe. Fournissant en moyenne des informations détaillées d’au moins une demi-page de texte.
Par rapport à Bing, la rapidité avec laquelle l’IA livre ses indications est frappante. Le temps d’attente est plus long qu’avec une recherche classique, mais plus rapide qu’il n’en faut habituellement pour passer au crible et évaluer les données.
Google fournit certes des liens vers des sites web appropriés, affichés sous forme de cases à l’intérieur du message, mais ils sont moins informatifs et visibles qu’un résultat de recherche classique.
L’information obtenue par l’IA supplante les résultats traditionnels
«AI Overview» est bien placé dans la course. La réponse de l’IA apparaît au début des résultats et remplit également toute la zone visible sur le bureau. Pour obtenir le premier résultat de recherche, il suffit de faire défiler au moins une demi-page vers le bas. Cela devrait faire grimper le «Zero Click Search Rate» et permettre à Google de garder les utilisateurs et utilisatrices sur son site.
Exemple de résultat avec «AI Overview».
L’IA est sujette à la désinformation
La nouvelle fonction est critiquée pour la qualité de son contenu. L’IA fait circuler des informations erronées, attisant notamment des théories complotistes, par exemple celle selon laquelle Barack Obama serait musulman. Un ancien collaborateur de l’ex-président américain a documenté la fausse déclaration de Google sur X. L’IA propage des absurdités très facilement. Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il fallait faire si le fromage râpé n’adhérait pas à une pizza, elle a donné le conseil d’«ajouter huit tasses de colle non toxiques». Cette indication a pu être retrouvée dans un vieux post de onze ans, rédigé sur le forum Reddit dans un esprit de plaisanterie.
Doublement dangereux: tri et véracité des résultats
En fin de compte, «AI Overview» est dangereux à deux égards: premièrement, il affaiblit les efforts en matière d’éducation aux médias. Selon Google, grâce à l’IA, il ne sera bientôt plus nécessaire de trier et d’évaluer les résultats de recherche. Pourtant, ce travail fastidieux fait partie intégrante de toute recherche sur le web et est indispensable pour tous ceux et celles qui veulent s’informer de manière exhaustive.
Deuxièmement, elle met en danger la «démocratisation du savoir». Elle est considérée comme la grande rivale du World Wide Web. Toute personne disposant d’un smartphone et d’un accès à internet contribue à partager ses connaissances avec l’humanité. Contribuer soi-même à la diffusion de ses contenus fait également partie des mérites du web.
Mais aujourd’hui, l’offensive précipitée de Google en matière d’IA rend plus difficile l’accès aux un à deux milliards de sites sur internet. Google agit ainsi par peur de perdre le contact avec Open AI, Microsoft et Meta. Mais si ChatGPT et les autres IA continuent de s’immiscer dans notre quotidien et dans le monde du travail, il est d’autant plus essentiel que les affirmations des bots soient examinées. Seule une vérification à l’aide d’un moteur de recherche classique nous permet de nous assurer que l’IA ne nous a pas fait marcher.
L’IA, menacée par le web, n’existerait pas sans lui
L’exploitation d’un site web sera-t-elle encore attrayante à l’avenir puisque bientôt obsolète? Cette question est d’autant plus ironique que c’est le web qui a rendu possible l’intelligence artificielle. Il faut sa quantité infinie d’informations pour entraîner les modèles linguistiques et leur donner la base de données nécessaire pour fournir une réponse à chaque question. Les grands groupes de la Tech devraient tout mettre en œuvre pour préserver la diversité au lieu de vouloir monopoliser le savoir. Pour Google, cela signifierait délocaliser toutes les activités liées à l’IA au sein de sa propre entreprise.

